Dans les années 1880, un menuisier avait laissé ses mémoires sous le plancher d’un château qu’il rénovait, livrant un témoignage rare et caustique sur ses contemporains

Au beau milieu des années 1880, un menuisier est engagé pour refaire le plancher d’un château dans les Hautes-Alpes. Sur les lattes qu’il va mettre en place, il s’amuse alors à raconter sa vie, ses déboires, les ragots du village, mais aussi à faire état de ses réflexions politiques. Près de 120 ans plus tard, des travaux de rénovation mettent au jour jour ce véritable trésor. Un témoignage parfois grivois, parfois émouvant, qui révèle de nombreuses choses sur les mœurs de cette époque.

« Enfant du malheur, né libre, âgé de 38 ans. Être chétif, malade et sourd. Une sœur qui a une jambe de bois, âgée de 32 ans, mariée à un fou cafetier à Embrun : voilà ce qui reste de mes douze frères. » Ces quelques mots désabusés, ce sont ceux que Joachim Martin, menuisier né en 1842 à Crots, dans les Hautes-Alpes, a choisi pour se décrire pour la postérité.

Il y a 120 ans de cela, cet artisan avait été engagé pour refaire le plancher du château de Picomtal, situé à proximité de la ville d’Embrun, dans la vallée de la Durance, non loin du lac de Serre Ponçon. Sauf qu’il a profité de l’occasion pour laisser, à sa façon une trace de son passage sur Terre. Au crayon à mine, derrière les planches, il s’est alors mis à griffonner son histoire, à raconter son quotidien, ses pensées, ainsi que quelques réflexions politiques sur son époque…

« Heureux mortel, quand tu me liras, je ne serai plus »

Ce qu’il aura laissé, plus que tout, c’est la vision d’un homme du peuple sur la société de son époque : une véritable mine d’or pour les historiens, puisque la vaste majorité des textes qui leur parviennent proviennent de personnes disposant d’un certain niveau d’instruction et d’alphabétisation, et qui appartiennent donc en général à un secteur bien spécifique de la société. Ce témoignage rare et précieux, Jacques-Olivier Boudon, professeur d’histoire contemporaine, l’a découvert par hasard, alors qu’il passait une nuit dans ce château aujourd’hui transformé en chambres d’hôtes.

Révélé au grand jour au début des années 2000 par les nouveaux propriétaires des lieux, le témoignage, long de plus de 4 000 mots, s’étale sur au moins 72 morceaux de bois dissimulés sous les lattes des parquets. L’historien a décidé de lancer une véritable enquête, afin d’en savoir plus sur cette histoire et surtout, sur le personnage étonnant qui en est l’auteur. Il raconte le résultat de cette enquête dans un livre : « Le Plancher de Joachim », L’histoire retrouvée d’un village français (24 € aux éditions Belin, 264 pages).

« Les écrits laissés par les gens du peuple sont rares, d’où l’intérêt de cette source totalement inédite », explique Jacques-Olivier Boudon, lors d’une conférence donnée le 19 mars 2018 au sein de l’école des chartes.

Et pour cause : se servant du plancher du château comme d’un livre pour recueillir ses mémoires et ses confidences, le menuisier aura laissé un précieux témoignage sur les mœurs de son temps. Car dans ses réflexions diverses, Joachim Martin se révèle être un homme cultivé, passionné de faits divers et friand d’anecdotes en tous genres. Surtout, il se montre obsédé des chiffres et des dates, et semble vouloir s’inscrire lui-même dans une démarche d’historien, de rapporteur des faits de son temps.

Le fait qu’un modeste menuisier puisse être aussi instruit, à cette époque, pourra surprendre. Et pourtant, ce n’est pas si incongru que cela lorsqu’on connaît l’histoire du département des Hautes-Alpes, qui eut très tôt un très fort taux d’alphabétisation, et dans lequel la culture et l’enseignement étaient fortement valorisés, même dans les vallées les plus reculées.

Fils d’un père catholique et d’une mère protestante, ses réflexions ont des accents anticléricaux, ou en tout cas très républicains : « La république a fait de belles choses en 1881 : janvier et février ont fait fermer 200 couvents, diminué les curés et évêques d’un tiers. […] Les religieuses ont été retirées des écoles publiques ».

 La vie dans les années 1880 : entre réflexions politiques et potins croustillants de village

Mais si Joachim Martin se plaît à donner son avis sur la politique, il raconte aussi des aspects beaucoup plus triviaux de sa vie, se plaint de sa faible rémunération ( « 0,75 franc le mètre carré de plancher »), de l’inflation des prix du vin, évoque le bout de lard qu’il a mangé à midi… Il critique aussi l’analphabétisme de certains membres de l’équipe municipale, ou les agissements du curé du village qui lui semble un peu trop porté sur les femmes des autres.

Surtout, il prend un malin plaisir à déballer tous les petits secrets des habitants du village, les coucheries, les mesquineries en tous genres commises par ses contemporains. Il en sait long, et pour cause : pour arrondir ses fins de mois, il exerce également la profession de « ménétrier », c’est-à-dire qu’il joue du violon dans les bals, ce qui lui donne une position privilégiée pour observer les dessous de la vie du village !

« Heureux mortel, quand tu me liras, je ne serai plus, » annonce-t-il théâtralement à son lecteur au détour d’une planche. Il sait pertinemment que ses mots ne seraient pas découverts avant que le plancher soit à nouveau rénové par un nouveau menuisier, et donc après plus d’une centaine d’années. « Mon histoire est courte et sincère et franche, car nul que toi ne verra mon écriture, c’est une consolation pour s’obliger d’être lu » a-t-il inscrit sur un autre morceau de bois à l’attention de son futur lecteur.

Le détail a toute son importance : car l’artisan, s’adressant à la postérité,  va pouvoir « balancer » à loisir sur les autres habitants du village, sachant que ses paroles ne seraient lues que longtemps après sa mort. Il se livre aussi à des confessions plus sombres, comme une histoire sordide d’adultère et de quadruple infanticide dont il aurait été le témoin. Dans les inscriptions qu’il a laissé, on le comprend à demi-mot : il ne veut rien dire, car le criminel est son ami d’enfance, et que sa mère est la maîtresse de son père. « Je parlerai après sa mort, si je survis. »

« Qu’on le pende, ce cochon ! »

Un personnage revient fréquemment dans ses messages : le prêtre du village, l’abbé Lagier, qu’il semble particulièrement détester. Il le décrit comme un « grand maigre couleur de pourriture jaune », et lui trouve « un air de crânerie insolente avec son tricorne sur la nuque ».

Selon lui, cet homme d’église se montre beaucoup trop curieux dans ses interrogations lorsque les femmes se rendent au confessionnal : « D’abord je lui trouve un grand défaut de trop s’occuper des ménages, de la manière que l’on baise sa femme. Combien de fois par mois, si on la saute, si on fait levrette, si on l’encule, enfin je ne sais combien de choses qu’il a demandées et défendu à toutes les femmes du quartier. De quel droit misérable. Qu’on le pende, ce cochon ! »

Jacques-Olivier Boudon a mené l’enquête en cherchant des traces de ces personnages dans les archives municipales, et a découvert ce qui semble être la cause de cette animosité : dans une lettre écrite par Joachim Martin, adressée sous forme de pétition au préfet et signée par une vingtaine d’autres villageois, on apprend qu’il accuse le prêtre d’avoir fait des avances à son épouse. Également médecin, le père Lagier lui aurait aussi estropié la main à cause de son incompétence, et serait également selon lui responsable de la mort de son père. Finalement,  il aura obtenu, semble-t-il, gain de cause : l’abbé sera nommé dans une autre paroisse.

Une bouteille à la mer, jetée à la face de l’Histoire

« Cette découverte est exceptionnelle parce qu’elle repose sur un support tout à fait inédit, et parce que le menuisier, sachant qu’il ne sera pas lu, livre des secrets qu’il n’aurait pas confié à un journal intime susceptible d’être lu par ses contemporains, apprécie Jacques-Olivier Boudon.  Il sait qu’il lance une sorte de bouteille à la mer qui ne sera pas découverte avant longtemps ». 

Ce qui est le plus fascinant, c’est que Joachim Martin s’inscrit lui-même dans une démarche d’historien, dans une conscience de transmission de son témoignage à travers les âges.

« Contrairement à ce qu’on nous dit souvent des hommes du peuple à cette époque-là, il a une conscience du temps qui passe, et il veut s’inscrire lui-même dans l’histoire », explique Jacques-Olivier Boudon. « On peut dire qu’à cet égard, il s’agit d’un personnage assez exceptionnel : c’est incontestablement un homme du peuple, mais c’est aussi un homme qui a un sens de l’Histoire, et qui veut laisser une marque. »

Cette conscience de la valeur du témoignage historique, ce souci de transmission imprègne une bonne partie des messages laissés par Joachim Martin. Comme cette réflexion laissée par l’artisan, trouvée sur une cale en bois, et qui semble directement adressée aux menuisiers des générations futures  : « Depuis 55 ans que nous travaillons ici, nous n’avons rien trouvé qui indique l’Histoire. Ne fais pas comme eux, écris toujours ta date. 1880. Et l’ouvrier de regretter :  J’ai retourné le château et fouillé partout, je n’ai pas trouvé une lettre, pas un chiffre de menuisier ».

Source : Nouvel Obs